témoignage d une relation mystique

Voilà maintenant deux ans que je travaille avec un groupe de designer et de communicants rencontrés par l’intermédiaire de mon ancien professeur de philosophie Jean Louis Bischoff. Celui ci enseigne dans de nombreuses écoles et à l’université ainsi qu’à E art Sup Institut et à Créapole. C’est d’ailleurs de cette école que provient la majorité du groupe.

Ces anciens élèves, maintenant professeurs dans leur ancienne école et professionnels appréciés, ainsi qu’un de mes compagnon d’E-Art Sup nous réunissons autour de Gilbert Caffin une fois par mois. Celui ci est un Père oratorien, ordre catholique qui n’a cependant pas sa langue dans sa poche lorsqu’il s’agit d’exprimer ses opinions sur ses actions. Nous avons abordé la lecture et l’étude de quatre mystiques chrétiens ; Maitre Eckhart (Lebemeister et Lesemeister rhéno flamand du 14ème siècle), St Jean de la Croix et Thérèse d’Avilla (à l’origine de la formation des Carmels, représentants du 15ème siècle espagnol) puis Pierre de Bérulle (Père  fondateur des oratoriens, à l’origine d’une mise en valeur de l’humanisme chrétien, il a contribué au Grand Siècle à l’établissement de la langue française).

Le texte ci dessous est le résultat d’un travail qui nous a été demandé dans le cadre de notre préparation du master IFER, en Science de l’Enseignement et Sciences des Religions. Il nous fallait développer un des points, une des idées apportées suite à l’étude de ces traditions mystiques et l’expliquer. Une fois le choix et l’analyse réalisée, nous devions mettre en valeur, dans une argumentation construite, ce que nous considérions comme l’apport de la tradition à notre questionnement personnel. C’est ce que je vais tente de faire modestement dans les lignes qui suivent…

J’ai tout d’abord mis en avant mes interrogations et mon rejet face à la “philosophie chrétienne” afin de montrer en quoi son interprétation et son étude m’ont été bénéfiques. Il ne s’agit pas de démagogie mais plutôt d’un itinéraire pédagogique, qui suit mes doutes et mes désirs, explique les points qui m’ont particulièrement touchée et émet quelques conclusions sur mon état d’esprit actuel.

En répondant à Thomas, Jésus lui dit: « je suis le chemin, la vérité, la vie » (Jean, 14). Pour certains, Jésus est un chemin, une voix qu’il faut emprunter. Mais alors pour connaître ce chemin et répandre sa pensée, il nous faudrait donc répéter ce qui fut entrepris voilà plus de 20 siècles? De manière littérale, je vous l’accorde, j’ai longtemps pensé qu’il était stupide de croire que la simple imitation de ces faits pouvait mener aux mêmes conséquences. Devenait-on alors également Fils de Dieu dans ce cas ? Mais Dieu est Dieu, et Jésus, mort depuis longtemps ne peut m’atteindre de sa présence autre qu’historique ! Et voilà que d’autres disaient que Jésus était la vérité. Quelle vérité, m’écriais-je alors ? Cette notion complexe est la source de tant de mensonges et d’horreurs, comment pouvait-on croire encore possible la revendication de son caractère unique? N’est-il pas orgueilleux de se proclamer détenteur de ce concept dont personne n’est capable de dicter le contenu? Fouillant jusque dans mes restes de catéchèse, je me surpris à penser cette vérité comme ne pouvant être que l’attribut d’un Dieu et non de son fils humain. Y avait-il donc une logique, si toutefois il apparaissait qu’on puisse utiliser ce terme pour caractériser une pensée religieuse. Je me penchais donc sur le troisième mot, la vie. Et la encore, incompréhension. Comment Jésus, mort sur la croix, et fils de Dieu, peut-il se dire être la vie? Pourquoi donc adhérer à ce Dieu qui laisse mourir si sauvagement son fils? Ces questions, je vous rassure, n’était que passagères. Je les voyais comme le fruit d’une curiosité naturelle. Mais voilà que parfois, prise d’une terrible mélancolie, un désespoir profond me poussait à rechercher ces histoires, à souhaiter les comprendre. Pourquoi donc, me demandais-je, faudrait-il vivre alors que dans si peu de temps, à l’échelle humaine, je quitterai à jamais ce monde. À quoi bon se chercher une occupation et fonder une famille puisque tout cela aurait tôt ou tard une fin, j’en avais la certitude. Longtemps la question de la mort, de ses conséquences pour la psychologie humaine ou de ses représentations culturelles, me tint éveillée. Jusqu’à ce jour où, et je ne saurais vous l’expliquer je compris que mon questionnement au sujet de la mort était d’abord celui de la vie. Il n’était plus question de l’absurdité de cette existence mais de sa valeur. Regardant en arrière aujourd’hui, je crois que mon interrogation au sujet de Dieu fut la clef de ce basculement. Partant d’une vision très négative de la société, je commençais enfin à entrevoir un espoir pour l’humanité. Non que je ne me sois subitement mise à me poser ces questions seules; on m’apportait un début de réponse qui soudainement, me laissait entrevoir l’homme comme un être de création et de dépassement. Un grand nombre de questions, prisonnières de mes peurs, jaillirent. L’approche de la tradition, c’est-à-dire l’étude d’auteurs passés, apporta un éclairage nouveau à mon questionnement. Comprenant petit à petit la part de spiritualité présente dans ma culture, et à laquelle j’appartiens puissamment, je restais transie devant cette découverte : la notion du spirituel que j’admettais dans la culture humaine faisait désormais parti de chaque être humain, moi comprise. Les premières années de mon travail s’effectuèrent sur plusieurs notions comme la transmission, l’humanisme ou plus simplement sur la nécessité d’expliquer et de sourcer ceux que l’on se permet de citer. Plus j’en apprenais, moins j’en savais, et c’était là une profonde source de joie. Bien que mes propos manquent encore cruellement de clarté, ce premier apprentissage m’ouvrit une porte précieuse. J’étais moins seule que je ne le croyais jusqu’alors. Cette première rencontre avec la tradition, et j’appelle tradition le legs écrit, culturel, historique des pères fondateurs de la société dans laquelle j’évolue, m’a confirmée une carence intellectuelle tout en ouvrant mon esprit à des possibilités que je ne soupçonnais pas. Grâce à cette approche, je compris que la vie n’était pas qu’une suite d’événements qui mènent a la mort mais plutôt une longue chaîne dont chaque maillon permet d’en comprendre la force. Lorsqu’on vit sans horizon de sens, on reste sa vie durant plongé dans l’angoisse de perdre le peu que l’on possède. J’ai pris conscience de cette liberté dans la douleur mais avec une joie immense, parfois difficile à supporter. Comprendre mon attachement à la tradition et à l’espèce humaine ouvrit mon cœur, j’avais la possibilité d’interroger le monde sur notre présence. Cette “révélation” laisse aujourd’hui un goût d’insatisfaction qui me jette dans une dépendance infinie à l’autre, guidée par un désir incessant d’être et de rencontres. La suite des études se poursuivit au sein d’un groupe hétéroclite regroupé autour d’un professeur aux allures de sages. Durant deux années, le groupe écouta et s’exprima autour de quatre auteurs chrétiens. Deux m’ont particulièrement touchée : Maître Eckhart, mystique rhéno-flamand dont le concept du logos, de l’être et du néant a répondu à mon besoin d’explication conceptuel, et Pierre de Bérulle, Maître spirituel, fondateur d’un humanisme christologique et acteur incontournable du Grand Siècle, qui a ouvert mon cœur à la foi chrétienne.

Ainsi, Maître Eckhart m’a ouvert les yeux sur la possibilité de lier la raison à la foi, je vais donc après vous avoir exposé ce point, introduire la question de Dieu que Bérulle a fait jaillir dans mon esprit et la manière dont je la rapporte à l’existence. Je tenterai dans les lignes qui suivent, de vous faire part de ces éléments qui constitue ma réponse, des mots et des paroles rapportés essentiellement. J’espère pouvoir ainsi vous expliquer le plus fidèlement possible ce qui agite mon âme face à notre histoire. Lorsque nous avons entrepris l’étude de Maître Eckhart, un point m’a particulièrement attiré : la manière dont il traitait Dieu. Il ne s’agissait pas pour lui d’un être suprême détaché de toute correspondance à l’homme. Il appelait à une relation entre ces deux entités, à travers l’union de l’âme avec Dieu. Grâce à une explication lumineuse de la Trinité, je saisissais le sens de ce dialogue. La question de Dieu, celle qui parait si obsolète dans un monde dominé par la démonstration scientifique, était en fin de compte la question de l’homme. Remplaçant ainsi ce questionnement au cœur de mes préoccupations: qui suis-je donc finalement, et pourquoi ce Dieu me concernait ? Selon le Maître, le Dieu que nous recherchons doit être avant tout cherché dans le cœur de l’homme. Il ne s’agit pas seulement de prier ou de destiner son temps à Dieu mais d’agir dans sa vie courante pour l’autre. Il n’en fallait pas plus pour réhabiliter Dieu et son cortège culturel. Jusqu’à présent, j’imaginais la puissance du questionnement divin sans pouvoir en comprendre la source et voilà que j’en saisissais une de ces composantes, la responsabilité. Parce que Dieu, s’est avant tout représenté dans l’être humain, il n’y aurait pas Dieu sans l’homme. Et il n’y aurait pas d’humanité sans Dieu. Ce rapprochement familier contribua, contrairement à ce que j’aurais imaginé, à façonner mon admiration pour cet être. Dieu redonnait de la valeur à sa création, il ne faisait soudainement plus qu’un, sans toutefois se fondre dans leur totalité. Chaque être humain a ce morceau d’être divin, infiniment bon, et cela signifie qu’il nous faut respecter chaque être de la création. Chacun possède ce fond divin, indestructible et infini. Ce fut une réelle découverte, celle de l’humanisme divin et par là de l’humanité divine de l’homme. Maître Eckhart ne peut être convoqué sans que nous ne fassions appel à sa doctrine du détachement. Lorsque nous avons parlé pour la première fois de cette idée, je n’en saisissais pas les modalités. Peut-être parce qu’il ne s’agissait pas de modalité mais bien d’un chemin, qu’on entreprend et dans lequel on s’engage de tout son être. Alors que je m’attendais à un manuel du développement du bon chrétien, coutume que j’avais largement pu expérimenter en fouillant la bibliothèque de mes grands parents, je me trouvais en face d’un paradoxe : le détachement. Le Gelassenheit de Maître Eckhart ne donnait aucun détail simple et pratique mais apportait un raisonnement libre d’interprétation et riche de sens. Ce paradoxe, c’est la nécessité de saisir Dieu dans le conflit et la tension de termes opposés, parce que Dieu est insaisissable par la connaissance mais parfaitement abordable par la voix du cœur. Afin de mieux saisir cette idée de paradoxe, il est préférable de lire le « programme » d’Eckhart. Selon lui, l’homme doit dans un premier temps se détacher de lui-même et de toute chose qui l’entoure afin de pouvoir être réintroduit dans son bien simple qui est Dieu. La condition indispensable à tout départ est de laisser quelque chose, de se retirer de l’extérieur et de quitter son royaume avant même de souhaiter préparer son voyage. C’est une manière de se mettre en face de ce que nous sommes réellement. Dans un deuxième temps, il faut décanter ses singularités dans le but d’atteindre un fond commun. Une fois que le sable est ôté de la source et que l’eau est enfin claire, ce sont là des images qu’affectionne le penseur, l’eau peut alors rejaillir vers l’extérieur. En rentrant dans son intériorité, l’homme accède à sa découverte et doit trouver son étincelle intérieure pour la faire rejaillir.”Que l’on se souvienne de la grande noblesse que Dieu a mis dans l’homme afin que l’homme parvienne ainsi merveilleusement jusqu’à Dieu ». Et « En quatrième lieu et je parle de la lumière divine, de quelle clarté est la nature divine, c’est inexprimable”. (Sermon 53). Il se trouverait donc au fond de l’âme une puissance éveillée nuit et jour, qui explique notre existence. Le but est d’être recrée en Dieu, et c’est ce but qui stimule notre désir. Le désir d’être bon, d’être généreux, d’être à l’image de Dieu. Voilà enfin que je comprenais le sens de cette phrase si connue : l’homme a été créé à l’image de Dieu. N’est-ce pas aussi vrai dans le sens inverse. Incompréhensible pour moi tant que je ne saisissais pas le but de Dieu et sa composante dans le cœur de l’homme, l’image restait figée dans sa littéralité. L’union, le mystère de la déification selon les termes de Maître Eckhart m’a particulièrement touché. Cet événement, le mystère de l’incarnation du Christ voilà plus de deux mille ans, n’était plus qu’un simple fait historique mais la preuve que l’événement de Bethléem avait un sens au présent.
Ainsi, c’est en nous qu’il y a le plus d’affinités avec Dieu. Dieu n’est pas ce que nous imaginons, il est et il est tellement, qu’aucun mot ne peut le décrire entièrement. Eckart dit: “Dieu qui est sans nom, il n’a pas de nom, est inexprimable et l’âme dans son fond est aussi inexprimable qu’il est inexprimable” (sermon 17). Rapportant cela à mon voisin, mon ami ou mon frère j’en vins à penser que personne ne peut être saisi, personne n’est définitif. On n’est pas seulement. On existe et personne ne peut finalement se permettre de juger l’autre. Voilà pourquoi la douleur de la mort est si poignante et celle de la vie si profonde. Pour Eckhart, il est clair que l’on ne peut saisir Dieu de l’extérieur, mais bien le trouver dans notre monde intérieur. Le Dieu qui m’intéresse n’est pas celui pour lequel j’irai a l’église ou lirai la bible mais cet être transcendant qui me laisse entrevoir une grandeur infinie dans ma misère d’être mortel. Et c’est à cette unique condition que j’accèderai à la compréhension d’une œuvre comme la Bible ou que je pourrai saisir le sens d’une cathédrale, d’un opéra ou d’un sourire. Comme le dit volontiers Eckhart, Dieu n’est ni ceci ni cela. Il parle du fond de l’homme comme du fond de Dieu, avec les mêmes mots. “Nous devons apprendre non pas à faire, non pas à être quelque chose, mais tout simplement à être”. Cyprian Smith, auteur d’une œuvre sur la vie spirituelle du Maître, résume ainsi cette volonté de dépassement des projections, qu’elles soient théories ou protections individuelles. Dieu, comme chaque être humain, possède une transcendance, une richesse inébranlable qui ne peut-être pas enfermée car nous sommes au-dessus et delà de toute représentation. « Être Dieu en Dieu ». C’est l’image de la naissance de l’homme en Dieu et de Dieu en l’homme, invitation à rejoindre l’Unique, accessible par union spirituelle.
Maître Eckhart a donné un sens à mes questions sur Dieu parce qu’il a su répondre avec simplicité à des notions profondes. Il a réintroduit une pensée en opposition avec l’obscurantisme, souhaitant être accessible à tous, par la forme comme dans le fond de son discours. Ses quatre étapes décrivent de manière pédagogique la voie spirituelle qui est peut être la nôtre, rejetant la nécessité d’une approche théorique pour nous mener vers un désir d’action et d’union. En se vidant de ses présuppositions et de ses peurs, de ses désirs matériels et de ses postulats, nous avons la possibilité de laisser la parole à celui qui est en nous. La simple pensée d’être autre chose qu’un consommateur ou qu’une projection nous permet déjà de lâcher prise.
Mais je vais à présent d’approfondir ma réflexion autour d’un autre auteur : Pierre de Bérulle. Alors que Maître Eckhart appuie sa réflexion sur la divinité de l’homme, il m’a semblé que l’oratorien prenait le parti d’une explication d’un Dieu humain, toujours épris d’action et de contemplation. Avec lui, l’humanisme chrétien tel qu’il s’esquisse avec le maître allemand prend de l’ampleur, et ce, grâce à une pédagogie qui nous fut enseigné à partir de cinq verbes. L’humanité de Jésus nous montre la voie, non parce qu’il nous faut la reproduire à l’identique, (comment en serait-il possible dans le monde actuel ?), mais tout simplement en nous montrant la nécessité d’entreprendre et de participer à l’œuvre de la vie humaine. Pensons à la condition dans laquelle le fils de Dieu s’est plongé. Enfant, impuissant, il voit le jour dans une crèche, sur la paille. L’approche humaine du Christ m’a permis de réconcilier histoire et religion. Cette dernière apportant un éclairage spirituel à l’homme tout en le différenciant du simple primate dont il est issu, et ce sans toutefois ignorer le caractère scientifique de la création. La conception bérullienne du Christ et de sa condition terrestre accorde une importance spirituelle à ses actes et partant, à chacun des nôtres. «Il veut être enfant, enclos dans le ventre de sa mère pour l’espace de neuf mois, sans abréger ce terme d’une seule minute ». Le fils de Dieu se fait homme, il ne joue aucun rôle, ne se pare d’aucun costume, mais offre sa vie pour sauver les hommes, de leur peur, de leur désespoir et des croyances qui les étouffent. « Il veut être enfant sur la paille, en la crèche, en Bethléem, emmailloté, circoncis et racheté au Temple, comme les autres enfants de Judée. Il veut être porté entre les bras de sa sainte mère, en Egypte, et ramené d’Egypte ». « Il veut passer de l’enfance en son âge puéril et de cet âge de jeunesse qu’il passe en Nazareth comme charpentier, fils d’un charpentier jusqu’à ce que le temps l’élève en la fleur de son âge en l’adolescence parfaite qu’il emploie à instruire le monde des vérités du ciel, jusqu’à la croix, à l’agonie, jusqu’à la mort et jusqu’aux lieux des morts, qu’est le sépulcre, se préservant seulement de la poussière de la mort par la résurrection glorieuse » . (Œuvres de Piété.18, OC le Cerf, tome 3, pages 73,74). Son humilité est celle de tout homme face à la création. Le Christ a vécu comme tout homme, prenant la place d’un être misérable, car ce n’est pas la richesse matérielle ou la force qui triomphe. Le fils de Dieu incarne l’action, le Verbe de la réalité humaine. Il ne joue aucun rôle, il est. En acceptant d’être ainsi, de vivre dans ces conditions, Jésus s’est fait serviteur de l’homme. Afin que chacun soit son propre maître, afin que nous restions libres et que nous l’imitions dans la servitude, non d’un Dieu mais bien de son image, l’homme. Comment pouvais-je après cela croire encore à une représentation janséniste de l’humanité ? Sommes nous finalement des êtres bons, qui possèdent comme le Christ la possibilité de racheter la faute de notre prochain, et de s’émerveiller devant ses possibilités. Jésus, si bas dans sa condition et si noble, nous montrait la nature de l’homme, et sa grandeur. Notre professeur poussa son explication sous la forme de cinq verbes : croire, adorer, servir, mourir et aimer. Au premier coup d’œil, et comme d’autres certainement, cela me parut réfractaire. Servir ? N’est-ce pas aussi l’opposé de la liberté telle qu’on la définit à notre époque ? Voici les quelques explications que je puis à présent vous donner concernant cette approche. Croire signifie être d’accord avec le principe faisant de tout homme un être spirituel inspiré. Adorer, c’est accepter de se savoir gratuitement aimé, par Dieu mais aussi par tout autre homme. Il ne s’agit pas d’une obligation mais d’un fait, d’un acte libre. « L’homme ne devient homme qu’en devenant servitude », et là, j’explique. En servant les hommes, Jésus nous a montré le chemin. On l’a vu, l’homme devient plus homme lorsqu’il s’abandonne aux autres, et devient donc une valeur de l’humanité qui se dépasse elle-même. Il devient autrement qu’il pensait l’être. Une fois que l’on connaît la joie de servir l’autre, on n’a plus peur d’être quelqu’un d’autre, on perd cette angoisse de ne pas être nous-mêmes, de ne plus être « entier ». Le fond commun que partage l’humanité, présenté par Maître Eckhart, ne nous permet plus de penser que nous nous appartenons individuellement. Servir l’autre, c’est faire le deuil de cette idée définie, que je pose sur l’autre et sur moi, pensant être ainsi rassuré sur mon existence. En acceptant d’être transformée par l’autre, j’ai conscience d’appartenir à la Création. La part la plus précieuse qui a été mise en moi ne me quittera pas, ou que j’aille, je n’ai plus de raison d’avoir peur de l’autre et en acceptant de la servir, je peux le laisser me découvrir. Mon mystère est celui que nous partageons. Dieu s’est mis au service de l’homme pour lui montrer que la dépendance est une des conditions de l’humanité. Découvrir sa limite et ses faiblesses, cela fait partie d’un apprentissage de nous-mêmes qui nous rend plus fort. Plus fort pour s’entraider, pour comprendre et pardonner. Ainsi, la servitude n’est pas une soumission mais une reconnaissance de ce que Dieu a placé en chacun, une dépendance à l’autre. « Voilà l’homme » disait Pilate devant le corps en plaie du Christ. Mourir, c’est l’esprit d’abnégation et la mort perpétuelle à soi-même qui correspond à notre condition humaine misérable. Accepter ce deuil, c’est renoncer à ce que nous étions et accueillir autrui. Et c’est la seule voie qui mène au cinquième verbe, aimer.

En répondant à Thomas, Jésus lui dit : »Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jean 14,6) Pour certains, Jésus est en effet un chemin, une voie qu’il faut imiter car son action est celle que tout homme peut accomplir. Pour d’autres, Jésus est la vérité, car on décèle dans ses propos la clé de la connaissance, une ouverture intellectuelle qui mène au salut chrétien, à l’autonomie et à une responsabilité face à son prochain. Il est la vie car Jésus représente la sagesse, la victoire sur la mort et le désespoir. Il mène à l’action, grâce à son savoir et à sa sagesse, dans l’unique but de servir la vie et l’homme.
Je finirai cette partie avec une citation de Martin Buber qui me semble éclairer précisément le sentiment provoqué par cette découverte. « La tradition est la plus belle des libertés pour la génération qui l’assume avec la conscience claire de sa signification mais elle est aussi l’esclavage le plus misérable pour celui qui en recueille l’héritage par simple paresse d’esprit. »
Ces auteurs m’ont permis de plonger en moi même, et cette introspection loin d’être solitude ou tristesse, m’a permit d’entrevoir une histoire qui me semblait jusqu’alors intouchable, et qui pourtant est mienne.

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