Ma rencontre avec Saint Augustin

En étudiant cette année le De Trinitate, dans la suite logique des Confessions, il me semble avoir entraperçu la beauté et la force du christianisme. Saint Augustin, réalise dans cet œuvre la rencontre du Dieu unique et caché  hébraïque avec le système philosophique grec auquel il appartient, transformant durablement la culture occidentale. Prenant le travail réalisé depuis 4 siècles sur la définition et la relation de  l ‘homme à la Trinité, Augustin offre à la chrétienté une formule d’une clarté qui n’a d’égal que sa complexité. La Trinité, nouvelle façon de penser l’être et son déploiement (ligne 19, p.25 de La Trinité, par Maxence Caron aux éditions Ellipses) transforme « ce qui est » en « je suis celui qui suis ».
L’être est alors pensé a la lumière de la révélation biblique, dans son intériorité et son rapport à lui même .En réalisant ce travail,  Augustin a doté la pensée chrétienne de cette double culture dont il est lui même issu et donné un sens décisif au De Trinitate. Je vais tâcher, dans ce qui suit, de vous faire part de mon expérience face à la découverte de ce système de pensée.
Laissez moi vous raconter une petite anecdote, je vous exposerai par la suite en quoi la relation trinitaire me semble être une voie précieuse pour mener sa vie.
« Incompréhensible que Dieu soit, incompréhensible qu’il ne soit pas » (fgt 230).
Ce fragment de Pascal est une bonne manière d’aborder la difficile question de l’existence de Dieu. Pour nous, homme pensant ce qui nous dépasse, ce que nous ne pouvons voir, toucher et vérifier, il nous reste la foi, du latin fides, qui signifie plus que la croyance, la fidélité à la décision de vivre de la vérité (10ème ligne, 2ème §,p13 de La Trinité, par Maxence Caron aux éditions Ellipses). Il nous reste cette faculté de croire fidèlement à un sens pour cette vie sur terre qui dépasse cette vie et dont pourtant, nous n’avons pas connaissance. Nous possédons cette incroyable faculté de suivre une voix dictée par l’être que nous sommes, par un désir profond de vérité, de sagesse et de bonheur.

Une expérience mitigée

Malgré nos convictions et l’évidence, lorsque la question se pose dans la bouche de l’autre, ce qui semblait si foisonnant en notre fort intérieur prend l’apparence d’un vide immense. Nous sommes toujours en attente de l’autre, de cette relation où tout peut renaître en nous et apporter une vérité que la théorie avait trop rapidement camouflée.
Ainsi, un soir, alors que je faisais route avec mon père, nous en sommes venus à parler de Dieu, cet éternel absent auquel je ne pouvais cesser de penser. La question tomba, courte, simple, fracassante : « mais en fait, la Trinité, ça veut dire quoi ? » désarçonnée face à cette question de mon père, mon premier reflexe fut de faire appel à des relents de catéchisme que nous connaissions tout les deux mais qui ne nous apporta aucun salut.
« La trinité, bah c’est le Père, le Fils et le Saint Esprit. Chacun d’entre eux est Dieu mais il n ‘y a qu’un seul Dieu. »
Devant l’air dubitatif de mon interlocuteur, j’ai bien tenté d’expliquer l’inexplicable. Dans un foisonnement continu de parole, j’ai parlé, dans le désordre d’une relation égale et non cumulable, de trois essences en une et de substances diverses sans pour autant compter 3 personnes. De seconde en seconde, plus engluée dans un flot de connaissances disparates et sans âme, la barque dans laquelle nous nous trouvions embarquée n’en finissait plus de sombrer. Décidant alors en dernier recourt de laisser parler mon imagination, j’en suis venu à comparer le Dieu trinitaire à la relation filiale, pas si éloignée de l’image du Père, du Fils et du Saint Esprit, tellement plus vrai pour celui qui se trouve à l’intérieur même de cette relation. La Trinité est devenue la relation que nous entretenons avec notre intériorité et avec celle de l’autre.  «L’être mystérieux que tu es, inconnaissable et pourtant connu de moi comme personne, à la faculté de partager avec moi un amour  qui nous dépasse tous les deux »
J’ai défini ce mystère comme une présence supérieure à l’homme et pourtant présente en son cœur, sans laquelle nous ne pourrions exister, sans laquelle la relation d’amour ne peut se déployer. Quiconque a reçu cet amour est capable d’en donner, hors, nous avons tous reçu cet amour, parfois sans le découvrir et souvent en l’oubliant rapidement. Celui-même qui ne l’a pas éprouvé le connaît pourtant, et peut un jour faire appel à sa volonté pour le manifester. Car c’est la seule essence qui nous permet d’être, en chemin de vérité, avec l’autre.
Bientôt honteuse de ce jaillissement de mots si intimes face à celui qui est pourtant celui par qui je suis, j’ai clos cette conversation par un argument rhétorique replaçant ainsi notre échange dans un cadre plus théorique. « La Trinité est définie par la relation qui existe entre les 3 éléments qui la constitue plus que par les trois substances qu’elle contient et dont je ne peux te donner de définition bien précise.
« Est ce d’ailleurs seulement possible ? ».

Une découverte précieuse
Les jours suivants, je me sentais toujours tracassée par cette expérience. L’impression d’avoir mal dit ce que je voulais exprimer à mon père, un sentiment complexe et trop puissant peut être. Sans cesse, je me demandais ce qui pouvait donc si fortement relier l’enfant à ses parents. Déjà autrefois, lorsque je regardais des documentaires animaliers, je me surprenais à être touchée par la séparation naturelle d’une mère et de son petit, qui parfois sans même se retourner, continuaient ainsi leur nouvelle vie. Moi, le fait même d’imaginer la disparition de mes parents me plonge dans un état semi dépressif. La force et la profondeur du sentiment qui nous lie est indescriptible, d’autant plus étrange qu’il est garant de nos libertés respectives.
L’expression trinitaire composée du Père, du Fils et du Saint Esprit m’a soudainement semblée très exacte pour exprimer la relation que nous pouvons entretenir les uns avec les autres. Ce que je prenais jusqu’à présent comme un élément proprement théorique m’est apparu comme une évidence. Celui qui aime est aussi capable d’être aimé, il est amour et le contient tout en même temps. Il existe une égalité entre les deux protagonistes, car bien que l’un émane de l’autre, ils existent indépendamment l’un de l’autre. Il n’y pas de hiérarchie entre celui qui aime et celui qui reçoit, et qui pour recevoir aime aussi.
De même qu’aucune essence ne remplace l’autre, il faut ces trois faces de la relation pour qu’elle puisse exister. Il ne peut en être qu’une ou même deux car celui qui aime et celui qui est aimé doivent entretenir le don de ce qui leur est propre, de leur relation personnelle à la recherche de leur vérité, quand bien même celle ci nécessite d’entrer en rapport à l’autre. Sans ce tiers que nous sommes et qui porte le désir de transmission, l’autre devient objet d’amour et perd sa possibilité d’être toujours en relation avec son moi propre, de garantir le choix libre de cet amour. Le Saint Esprit est pourtant l’expression sur quoi se rapportent ensemble les deux attentions, il est ce qui est reçu et offert, partage et non pas seulement échange.
Ainsi, sans l’esprit, il n’y a pas de don, pas de vie, pas de véritable paix, et sans cette compréhension, l’homme et le Fils ne célébrèrent  plus ce qu’ils sont mais ce qu’ils ont.
Le Dieu Trinitaire est ainsi celui de l’amour, de la manifestation en l’autre et en moi d’un désir commun d’être ensemble et d’être encore. Je t’aime est ainsi un mouvement, un élan du Je vers le Tu dans un mystère partagé. Aimer, c’est être porteur d’un sentiment plus grand que nous et qui nous porte.
Capax Dei disait Pierre de Bérulle en parlant de l’homme, et cet homme est, comme nous l’a indiqué Jésus, capable d’aimer son prochain du même amour libre que Dieu. Augustin, lui avait cette phrase pour dire sa découverte : « il est vrai que j’ai trouvé dans la personne humaine une image de cette Sainte Trinité »

Des questions, toujours.

J’aimerai conclure sur plusieurs points.
Je m’arrêterai tout d’abord sur la méthode empruntée par Saint Augustin. J’avais déjà abordé ce « bonhomme» dans les Confessions, et celui que l’on m’avait décrit comme étant un théoricien rigide du christianisme dogmatique se révéla tout autre. Presque plus humain que mon voisin que je croise néanmoins chaque matin. Augustin s’est présenté en vérité, exposant ses faiblesses et cherchant dans ses erreurs les questions aux réponses qu’il n’a pas peur de poser à voix haute. Il navigue ainsi avec le regard de celui qui sans cesse veut comprendre. Il nous dévoile son intimité pour y chercher ce qui le lie à son être.
Faisant ainsi, je me retrouve étonnement proche de ce citoyen romain du 4ème siècle. Son chemin est passionnant mais plus que ça, c’est la manière qu’il a de vivre sa recherche qui fait écho en moi, jeune fille d’un 21ème siècle très moderne, trop moderne parfois.

Un deuxième point a attiré mon attention, il s’agit de l’emploi du mot utilisé par Augustin pour parler de l’amour. Il dit charité. A mon sens, ce mot fait appel à la vision d’un Sdf dans les couloirs du métro plus qu’à ce qu’il me semblait partager avec mon amoureux. Et pourtant, en creusant un peu le sens de ce mot, il m’est devenu évident que l’amour était charité avant tout car il se doit d’être offert sans aucune demande de contrepartie, ni même l’espoir de voir un juste retour. Il est là et ne peut être pensé à des fins utiles.
Enfin, il y a une question, cette question si banale et dont pourtant je ne trouve jamais la réponse. Qui suis-je ? Qu’est ce qui fait de moi celle que je suis ? D’où vient cette charité dont je me sens porteuse et que le monde tour à tour m’enjoint à exprimer et à taire ? Comment, pour reprendre la formulation de Maurice Bellet, vivre humainement sa vie ?

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